Le Discours post-vérité d'Erdogan

Le Vif / L'Express - 17/03

Entretien avec Taner Akçam. Par François Janne d’Othée.

Le président « a besoin de mobiliser les Turcs de l'étranger et se fiche de savoir si ce qu'il dit est correct ou non », analyse l'opposant Taner Akçam. L'enjeu : le référendum sur l'extension des pouvoirs présidentiels du 16 avril prochain qui est loin d'être gagné. Et peu importe l'impact sur les relations avec l'Europe.

Les déclarations virulentes du président turc Recep Tayyip Erdogan à l'encontre des autorités néerlandaises et allemandes qui ont interdit la tenue de réunions politiques de ministres turcs sur leur sol ont creusé un peu plus encore le fossé qui sépare la Turquie, en proie à une poussée d'autoritarisme de son président, et l'Union européenne, qui tente désormais de jouer l'apaisement. Ce nouvel accès de tensions a pour contexte le référendum du 16 avril prochain en Turquie qui propose d'augmenter les pouvoirs du chef de l'Etat et offrirait la possibilité à Erdogan de rester au pouvoir jusqu'en 2029. Or, la partie ne semble pas gagnée pour le dirigeant de l'AKP (Parti de la justice et du développement, islamiste) au pouvoir.

Taner Akçam, un des premiers universitaires turcs à avoir reconnu le génocide arménien dont il est devenu un spécialiste, confirme, dans l'interview qu'il a accordée au Vif/L'Express, l'hypothèse de ce possible échec de Recep Tayyip Erdogan, ce qui expliquerait son attitude agressive à l'égard de l'Europe.

Arrêté en 1976, Taner Akçam a été condamné à dix ans de prison pour avoir défendu la minorité kurde. L'homme a réussi à fuir en Allemagne, où il a obtenu un doctorat avec une thèse sur le génocide arménien et le nationalisme turc. Il enseigne aujourd'hui l'histoire à l'université Clark aux Etats-Unis.

 

Que pensez-vous d'Erdogan qui accuse l'Allemagne de pratiques nazies et traite les Pays-Bas d'Etat fasciste pour avoir refusé la tenue de meetings en vue du référendum destiné à accroître les pouvoirs du président ?

C'est un message pour son électorat. Je suis à 100 % certain qu'il est conscient de la stupidité de ses comparaisons, mais il sait pertinemment qu'il peut mobiliser sa base avec cette sorte de rhétorique. Erdogan a besoin de mobiliser les Turcs de l'étranger et il se fiche pas mal de savoir si ce qu'il dit est correct ou non. Et cela lui réussit.

Faut-il interdire les meetings d'Erdogan et de son parti AKP en Belgique ?

Il faut faire juste le contraire : les autoriser. Ce qui est bon pour votre pays, acceptez-le pour d'autres pays aussi. La liberté d'expression n'est jamais mauvaise. Bannir les meetings de l'AKP rendra davantage service à Erdogan que si on lui permet de parler.

L'argument de l'importation des tensions n'est donc pas fondé ?

Les tensions turques sont déjà importées. En Turquie, c'est un combat pour la démocratie et les droits de l'homme et ce combat n'a pas de frontières.

Si j'étais au gouvernement belge, je mettrais en évidence que la Belgique est en faveur d'un « non » au référendum et que cela ne doit pas être compris comme une interférence mais un attachement aux normes démocratiques. Ce serait une façon de signifier que la Belgique espère que la population turque fera ce choix-là. Et la meilleure façon de montrer comment la démocratie fonctionne serait d'autoriser les meetings de l'AKP.

Pensez-vous qu'Erdogan va gagner le référendum ?

Non. Même si c'est en partie du wishful thinking, je pense que la majorité va dire « non ». La raison, c'est l'expérience de la démocratie en Turquie. Je ne peux imaginer un pays jeter cet acquis par-dessus bord. Si Erdogan échoue, il restera au pouvoir jusqu'en 2019 et pourra toujours tirer les ficelles car son parti détient la majorité absolue.

L'Allemagne et les Pays-Bas auraient-ils dû rappeler le génocide arménien à l'occasion de cette crise ?

Ils auraient dû le faire. Ils n'ont sans doute pas voulu envenimer le débat. La tension est déjà grande entre les Turcs et l'Union européenne. Plus Erdogan attaque l'Union, plus il mobilise sa base. Les Européens ont aussi commis des erreurs. C'est pourquoi je suis pessimiste sur les chances de réconcilier les points de vue. Je suis sûr qu'Erdogan va de plus en plus délaisser l'Union européenne, quitte à couper des relations diplomatiques, du moment qu'il garde sa position de partenaire stratégique de la Russie. Il a trouvé une « niche ».

Ce n'est donc pas le moment de reparler avec Ankara des événements de 1915...

Cela n'aidera pas. Après le coup d'Etat raté, le pouvoir turc va estimer qu'il s'agira d'une nouvelle tentative de le mettre dans un coin. La confrontation n'apportera rien si on reste dans le domaine de la rhétorique. Ce qui peut changer, c'est la carte économique. Si l'Union européenne décrète des sanctions, et si la population en ressent les effets, cela pourra changer le cours des choses.

On parle beaucoup de la dérive autocratique d'Erdogan, de la guerre en Syrie et de la question kurde, mais plus beaucoup de la question arménienne. Parce qu'elle est occultée par de nouveaux enjeux ?

Ce n'est pas un problème brûlant pour le président Erdogan. La question kurde, la guerre en Syrie et le coup d'Etat manqué du 15 juillet 2016 sont pour lui des enjeux prioritaires de sécurité intérieure, ce qui a relégué la question arménienne à l'arrière-plan. Depuis 2015, année du centenaire du génocide, l'intérêt pour la question a décliné dans la société turque.

Les regards en Turquie n'ont-ils pas entre-temps évolué ?

Après 2005, les mentalités ont fort évolué, spécialement après l'assassinat de Hrant Dink en 2007 (NDLR : journaliste et écrivain turc d'origine arménienne, assassiné par un nationaliste turc), et cela s'est poursuivi jusqu'en 2015. Durant cette période, le gouvernement AKP s'est écarté de sa politique négationniste. L'hostilité et l'animosité n'étaient plus de mise, le langage était devenu plus conciliant. Une sorte d'ouverture se faisait jour, pas seulement à l'égard des Arméniens, mais aussi autour d'autres sujets liés à l'empire ottoman. Mais à présent, on est de retour aux paramètres par défaut, à savoir les théories que le gouvernement turc répétait dans les années 1960 et 1970.

Selon vous, le négationnisme est une structure : la Turquie reproduit les institutions, les relations sociales, et la mentalité qui ont abouti à 1915. Pourriez-vous expliquer ?

Si on reconnaît le génocide arménien, il faut changer toute la structure légale liée aux propriétés spoliées aux Arméniens. On touche aussi au mythe fondateur de la République turque. C'est pourquoi je parle d'industrie du négationnisme. Regardez à Ankara tous ces individus qui travaillent pour l'Etat. S'ils reconnaissent publiquement le génocide arménien, vous aurez encore quelques milliers de fonctionnaires supplémentaires qui seront mis sur le carreau. A cela s'ajoutent les droits bafoués des minorités. Les Arméniens sont encore considérés comme des citoyens de seconde zone.

Vous aimez rappeler qu'une société ne peut bâtir un avenir démocratique que s'il fait face à son propre passé. Des pays sont toutefois arrivés à maturité démocratique sans avoir réellement ouvert les livres du passé.

La démocratie n'implique pas forcément la reconnaissance des méfaits du passé, mais vous ne pouvez pas nier que la démocratie est la carte d'accès nécessaire pour débattre de ces sujets.