Le magistrat tombé amoureux de l’Azerbaïdjan

Le Soir - Par Joël Matriche - 18/09

Juge à la Cour constitutionnelle, Jean-Paul Moerman a été invité à plusieurs reprises en Azerbaïdjan. Un pays qu’il évoque avec bienveillance. Une position qui fait polémique, en pleine « affaire Destexhe ».

Ancien avocat et parlementaire libéral, juge à la Cour constitutionnelle depuis 2001, Jean-Paul Moerman a lui aussi, comme le révélaient samedi l’Echo et De Tijd, été invité à plusieurs reprises en Azerbaïdjan. Tout comme Alain Destexhe (MR), lequel vient par ailleurs d’annoncer que, pressé de « retrouver de la sérénité », il démissionnait de l’assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe.

Bien qu’il ait multiplié les déclarations ambiguës à la presse azérie, Jean-Paul Moerman a répété au Soir qu’il n’avait rien à se reprocher. Il explique que ses citations ont été « sorties de leur contexte » et concède s’être rendu à plusieurs reprises depuis 2009 dans ce pays dont il est « un peu tombé amoureux ».

Si le cœur a de ces raisons que la raison ignore, les mises en garde n’ont pourtant pas manqué. « Liberté d’expression » En novembre 2011 par exemple, le haut magistrat participe avec le Joint Working Group (JWG), une association azérie de défense des droits de l’homme, à une série de conférences et de rencontres à Bakou. Un communiqué de presse est diffusé, Jean-Paul Moerman y est généreusement cité, convaincu par sa visite : « Les efforts du gouvernement pour une plus grande liberté d’expression vont dans la bonne direction », dit-il en se référant à la récente relaxe d’un journaliste local.

Dès le lendemain, Arzu Geybulla, une journaliste azérie réfugiée en Turquie et qui sera ultérieurement classées parmi les 100 femmes de l’année 2014 par la BBC, réagit avec virulence : évoquant ce Joint Working Group, elle se demande « quel est l’expert en droits de l’homme sain d’esprit qui peut, sans sourciller, dire que l’Azerbaïdjan améliore son bilan en matière de droits de l’homme ? » Puis : « J’aimerais aussi beaucoup demander au juge Moerman qui était à cette rencontre et où il a vu des progrès en Azerbaïdjan ? La libération de Eynulla Fatullayev (le journaliste évoqué par M. Moerman, emprisonné 4 ans pour ses critiques du pouvoir NDLR) est un combat qui a duré des années. Je me demande ce que M. Moerman a à dire sur les autres journalistes, activistes et membres de partis politiques qui sont emprisonnés… » Critique d’Amnesty

Un mois plus tard, une autre séance du JWG est décrite par News.az, une agence de presse azérie. Le micro est encore tendu au juge Moerman. Qui s’en empare, relevant notamment les « bons résultats en matière de développement de la démocratie ». Mais tout n’est pas parfait dans le meilleur des mondes, admet-il : « Amnesty International fait parfois des évaluations qui sont biaisées. Les rapports de cette organisation ne reflètent pas la situation actuelle et distordent la réalité. » Commentant un rapport de l’ONG titré « Le printemps qui n’a jamais éclos : des libertés supprimées en Azerbaïdjan », le juge déclare encore : « Apparemment, les auteurs de ce rapport auraient voulu que le printemps arabe s’étende en Azerbaïdjan (…) Il faut relever que les grandes révolutions causent de grands traumatismes et que les pays qui ont souffert du printemps arabe sont dans une situation très difficile. »

Alain Destexhe, présent lui aussi (il n’a néanmoins pas donné suite à notre demande d’éclaircissements), enfonce le clou : « Amnesty a, par le passé, admis avoir fait des erreurs en rédigeant ses communiqués. » « La liberté d’expression et de se grouper sont, sans conteste, des éléments de la démocratie mais ils devraient être régulés par la loi de chaque pays, au cas par cas. » Rappelons au passage que l’Azerbaïdjan est régulièrement pointé du doigt pour son respect relatif des droits de l’homme, qu’il est classé en 123e  position dans le dernier classement anti-corruption établi par Transparency et 162e au classement 2017 de la liberté de la presse de Reporters sans Frontières.

En octobre 2015, le Conseil de l’Europe a d’ailleurs annoncé qu’il cessait toute collaboration avec le Joint Working Group, constatant que « la situation des droits de l’homme dans le pays s’est globalement et dramatiquement dégradée ».

 

Les deux vies de Jean-Paul Moerman

Par ERIC DEFFET

Le 21 mai 2001, Jean-Paul Moerman devient juge à la Cour constitutionnelle, on parle encore à cette époque de la Cour d’arbitrage. Il a 48 ans et quitte la lumière pour la discrétion qui sied à cette instance prestigieuse. La lumière en effet, car celui que l’on associe alors à la ville de Mons a connu une première vie. Et même une double première vie peu ordinaire… Formé à l’ULB, ce pénaliste inscrit au barreau de Mons devient dès les années 80 une star des assises.

Orateur de haut vol et imprégné des moindres détails de dossiers colossaux, le ténor obtient notamment en 1988 l’acquittement de Michel Cocu et finalement de toute la « filière boraine » soupçonnée d’avoir perpétré les tueries du Brabant. Mais lorsque sa silhouette étrange et impressionnante ne hante pas les palais de justice, Moerman est surtout actif en politique. Un parcours atypique.

Au carrefour des années 70 et 80, l’avocat préside les Jeunes socialistes de Mons. C’est là qu’il croise une autre valeur montante : Elio Di Rupo. Les deux hommes se complètent parfaitement et deviennent très proches : Di Rupo est le séducteur et vise le devant de la scène, Moerman préfère les coulisses d’où il tire les ficelles. L’avocat soutient ce jeune docteur en sciences qui irrite les apparatchiks du vieux PS. Duo gagnant : Di Rupo devient échevin en 1986 et député en 1987 tandis que Moerman prend la direction de l’Union socialiste communale (USC).

Dans ce rôle stratégique, il est le gardien des règles internes. Lors des élections communales de 1988, Elio Di Rupo triomphe face à Maurice Lafosse, tête de liste désignée pour remplacer Abel Dubois au maïorat. Moerman fait appliquer les statuts envers et contre la rue, qui gronde. C’est la rupture avec le futur Premier ministre. Mais rapidement, les rapports avec Lafosse deviennent explosifs, eux aussi.

Dès 1991, Moerman démissionne de la présidence de l’USC. Le triangle infernal Lafosse-Di Rupo-Moerman a définitivement implosé. L’avocat basé à Jemappes n’a toutefois pas dit son dernier mot : il emprunte la voie du libéralisme avec la ferme intention, affirme-t-il, de devenir bourgmestre de sa ville. La chance de Moerman ? Il a tapé dans l’œil de Jean Gol, tout puissant président du PRL qui en fait son champion pour affronter les socialistes à Mons dès les communales de 1994. A la tête d’une liste hétéroclite « Mons Démocratie et Liberté », l’avocat cartonne et s’impose vite comme chef de file libéral et leader de l’opposition.

En 1995, le voilà député fédéral, il le restera jusqu’en 2001. Certains lui voient l’envergure d’un ministre de la Justice. Mais le décès brutal de Jean Gol va changer la donne. Nouveau président du PRL, Louis Michel décide de parachuter sur Mons l’inconnu Richard Miller, un proche, en vue des communales. En 2000, Elio Di Rupo succédera à coup sûr à Maurice Lafosse. Entre Di Rupo et Moerman, aucune alliance n’est envisageable. Pari gagné : Moerman écarté, Di Rupo embarque les libéraux dans sa majorité et Miller est échevin. Sans avenir politique, Moerman est « exfiltré » vers la Cour d’arbitrage. PS et PRL sont alors au pouvoir au gouvernement fédéral, qui doit désigner un juge. On n’entendra plus parler du Montois. Depuis le printemps 2001, il s’était fait d’une discrétion absolue.

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