D'Atatürk à Erdogan, la Turquie, une «nation impossible»

L'excellent documentaire Turquie : nation impossible de Jean-François Colosimo (réalisateur : Nicolas Glimois) diffusé le mardi 29/10 sur Arte est disponible jusqu’au 26 janvier 2020 sur : https://youtu.be/zIAndqq6IvI

Libération - Par Hala Kodmani - 29/10

Dans un doc diffusé ce mardi soir, Arte nous plonge dans l’histoire tumultueuse du pays. Une démonstration réussie dans le fond et la forme, en paroles et en images.

 

 

Que l’actualité de l’offensive turque contre les milices kurdes dans le nord-est syrien serve exceptionnellement le documentaire Turquie : nation impossible diffusée ce mardi sur Arte, n’est qu’une raison de plus de prêter attention à un travail remarquable. Cette plongée dans l’histoire tumultueuse de la Turquie moderne ne cède pas à la facilité d’une nouvelle charge en ce moment propice contre Recep Tayyip Erdogan.

Le Président turc actuel n’est finalement qu’une autre incarnation d’un ultranationalisme fondé par Mustafa Kemal, dit «Atatürk», le père des Turcs, selon le film de Jean-François Colosimo et Nicolas Glimois. Le parallèle établi entre les deux leaders charismatiques, premier et dernier président de la République turque en date, permet de suivre et défendre avec cohérence le point de vue choisi. Entre Atatürk, «le militaire, le révolutionnaire, l’Occidental, laïc» et Erdogan, «l’Oriental, réactionnaire, islamiste, militant» le film montre que c’est un «même mythe nationaliste, même imaginaire construit sur l’élimination de toutes les différences et de toutes les dissidences» qui s’exprime.

En croisant les destins de Mustafa Kemal, président de 1923 à sa mort en 1938 puis de Recep Tayyip Erdogan, au pouvoir depuis 2003, on traverse un siècle d’histoire de la Turquie. Siècle marqué par le génocide des Arméniens en 1915, constamment nié par tous les dirigeants du pays. Tragédie suivie par les persécutions contre les populations grecques en 1923, puis kurdes et alévis à partir de 1928. Une histoire ponctuée de coups d’Etat militaires et de confrontations violentes où l’on se dit que l’ère Erdogan n’est pas la pire qu’ait connue la Turquie. Face à tout cela, les deux autocrates partagent des fondamentaux dont la primauté de la turquicité avec répression des minorités, la grandeur de la nation avec l’armée pour ciment et la mobilisation des foules autour du drapeau rouge et blanc.

«Il n’y a pas deux Turquie mais une seule»

Démonstration réussie dans le fond et la forme, en paroles et en images. Les principaux experts choisis pour intervenir dans ce documentaire sont tous complémentaires. «Kemal et Erdogan sont jumeaux», résume Hamit Bozarslan, directeur d’études à l’Ecole des Hautes études en sciences sociales. Conseiller historique sur le documentaire, le spécialiste parle tout en nuances et justesse.

«L’opposition entre Atatürk et Erdogan est trompeuse», insiste l’écrivain turc Ahmet Insel, tandis que Christian Makarian, directeur adjoint de la rédaction de l’Express, parle d’Erdogan comme d’un «Atatürk islamiste». Les images du père des Turcs en noir et blanc et celles en couleur de l’époque Erdogan se juxtaposent pour expliquer comment l’un et l’autre se sont comportés de la même manière dans des circonstances analogues ou pour montrer que le Président actuel applique les leçons d’histoire de son illustre prédécesseur. Les images d’archives, certaines inédites, qu’il s’agisse de photos des massacres et de l’exode des Arméniens en 1915-1916, des parades militaires géantes sur le rythme de marches entraînantes, des discours publics d’Atatürk sont impressionnantes.

«Il n’y a pas deux Turquie mais une seule, avec pour symboles le sabre et le turban», conclut en cohérence le documentaire. Et si l’on s’interroge sur un autre chef d’Etat turc qui lancerait une offensive contre le nord de la Syrie pour chasser les Kurdes loin de sa frontière comme vient de le faire Erdogan. La réponse serait probablement Mustafa Kemal Atatürk.

Film documentaire Turquie : nation impossible, de Jean-François Colosimo. Réalisateur : Nicolas Glimois. Diffusé sur Arte ce mardi 29 octobre à 20h40.

Hala Kodmani