Emir Kir, l'amnésique

RTBF.be - La chronique de Bertand Henne - 15/01

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Emir Kir, le bourgmestre PS de Saint-Josse (Bruxelles), regrette avoir rencontré des élus d’extrême droite turque. Ce mea-culpa pourrait suffire à lui éviter l’exclusion. Ce serait le signal attendu pour sortir par le haut de cette affaire. Il se dit que ces regrets pourraient au moins adoucir la sanction qui lui pendait au nez depuis la plainte déposée par un militant devant la commission de vigilance de la fédération bruxelloise du PS.

Que dit Emir Kir après 40 jours sans réaction sauf celle de se dire victime de turcophobie? Il “regrette formellement d’avoir accueilli cette délégation. Je ne le referais plus.” C’est la phrase clef de ce communiqué. Celle qui compte pour le PS Bruxellois. Celle qui pourrait le sauver.

Regrets sincères ?
Il y a de quoi sérieusement douter de la sincérité de ces regrets. Car il y a d’autres phrases, qui laissent planer beaucoup d’ombre. Jamais il n’y a “reconnaissance” du problème fondamental : la nature fasciste, raciste, ultranationaliste des élus du MHP. Cette absence de reconnaissance est un grand classique du genre. Les regrets de Theo Francken après sa rencontre avec le collaborateur Bob Maes en 2014 ont fonctionné de la même manière. Au Grand dam à l’époque du PS.

Le caractère minimal du mea-culpa est encore plus évident quand Emir Kir reporte la faute sur les institutions européennes qui ont accueilli aussi cette délégation de maires avant lui. “Toutes les vérifications préalables avaient été faites”. En disant cela Emir Kir dilue sa responsabilité en soulignant que d’autres institutions ont accueilli cette délégation de maires turcs. Pire, par cette phrase il feint d’ignorer ce qu’est le MHP.

Ignorance
Emir Kir est l’un des élus belges qui connaît le mieux la Turquie et son histoire. Il connaît donc très bien le MHP. Il n’a pas besoin que des institutions européennes "screene" des élus turcs pour lui. Emir Kir sait que le MHP est un parti d’extrême droite profondément raciste, nationaliste et violent.

Emir Kir sait très bien ce qui s’est passé le 19 décembre 1978 à Marach (Kahramanmaraş). Ce jour-là, les loups gris, les milices du parti MHP entrent dans ce village du sud-est de la Turquie. Les miliciens marquent d’une croix les portes des maisons des familles de la minorité Alévis, d’une croix aussi celles des familles communistes et progressistes.

C’est le début de plusieurs jours de massacres. Des scènes de haines. Des femmes enceintes éventrées. Des enfants décapités. Des viols en série. Le nombre total de victime est assez flou. Entre 500 et 1000 morts selon les estimations récentes. Il y a des zones d’ombre sur ce massacre. Mais il y a aussi des faits. Des faits qui démontrent la haine ethnique des milices du MHP.

Bien sûr les historiens soulignent qu’a l’époque la violence politique existait à l’extrême gauche aussi. Ce contexte de violence politique généralisée à souvent permis de diluer la responsabilité du MHP. Sauf que Marach n’est pas un fait isolé. Les loups gris, le bras armé du MHP a massacré avant et après. Le MHP, n’a jamais renié son idéologie suprémaciste turque et ses thèses ultranationalistes. Emir Kir le sait très bien. Pourtant, quand on lui pose la question dans la DH : "Est-ce que le MHP est d’extrême droite ?" Il répond : "Du point de l’opinion publique belge oui." Et il refuse d’aller plus loin. Tout le problème est là.

Question de point de vue
Il refuse d’aller plus loin alors qu’il sait. Il sait que le MHP est un parti d’extrême droite aussi du point de vue de nombreux Turcs. Il sait que ce parti est d’extrême droite du point de vue du socialisme. Il sait enfin que c’est le point de vue de tous les démocrates et des humanistes. Il sait. Mais il fait semblant. Ou il s’en fout.

Il sait parce qu’il a peut-être oublié qu’être démocrate en Belgique (francophone) c’est plutôt facile. Mais que c’est de plus en plus difficile et dangereux en Turquie. Il oublie que la démocratie ce n’est pas qu’une question de point de vue. C’est surtout une question de principe. Et que la défense des principes exige des choix courageux. Ça, il a oublié. On verra si son parti lui pardonne son amnésie.