Libération - Par Jean Quatremer, correspondant à Bruxelles (UE) - 20/10
https://www.liberation.fr/2020/10/20/ue-impuissante-face-aux-ambitions-d-erdogan

Une majorité d'Etats membres, dont l'Allemagne, préfèrent jouer la carte de la négociation avec la Turquie alors qu'un protégé d'Ankara vient d'être élu en Chypre-Nord.

Les appels à la raison des Européens n’y font rien. Le président Recep Erdogan démontre semaine après semaine qu’il n’est pas prêt à renoncer à ses ambitions impériales dans ce qu’il considère être l’hinterland naturel de la Turquie, celui de l’empire ottoman, comme le montre son implication croissante, de l’Azerbaïdjan à la Libye en passant par la Syrie ou Chypre. Le maître d’Ankara a su profiter du retrait diplomatique et militaire américain pour investir la Méditerranée, la transformant en une véritable poudrière.

De ce point de vue, l’élection, dimanche, de son protégé, le nationaliste Ersin Tatar, à la tête de la République turque autoproclamée de Chypre du Nord (RTCN, seulement reconnue par Ankara), à la suite d’une intervention massive des autorités d’Ankara dans la campagne électorale, n’est pas un évènement anodin.

Reprise en main de Chypre du Nord
Il s’inscrit, en effet, dans la volonté turque de faire main basse sur une partie des gisements gaziers récemment découverts dans les eaux que la Grèce et Chypre considèrent comme territoriales. La Turquie estime que tel n’est pas le cas, car elle revendique un statut particulier pour la mer Égée et elle estime que les eaux de la RTCN lui sont ouvertes, cette République n’ayant rien à lui refuser, alors que Nicosie juge qu’il s’agit de ses eaux puisque la RTCN n’a pas d’existence internationale… Depuis deux ans, Ankara envoie donc, en violation du droit international, des navires de prospection gazière accompagnés de bâtiments de guerre en mer Égée, tout comme elle n’hésite pas à traverser les eaux crétoises pour se rendre en Libye afin de fournir des armes au gouvernement de Tripoli au mépris de l’embargo international.

La reprise en main de la RTCN, créée à la suite du conflit de 1974 qui a vu l’armée turque envahir le tiers nord de Chypre afin de protéger la communauté turcophone de l’île jugée menacée par la tentative de rattachement de l’île à la Grèce concoctée par le régime dictatorial des colonels, est un pas de plus dans la stratégie de la tension mise en œuvre par Erdogan. Car le nouveau président, à la différence de son prédécesseur Mustafa Akinci, en froid avec Ankara, s’oppose à toute réunification de l’île, par exemple en créant un État fédéral avec les Chypriotes grecs : il exige, au contraire, la création de deux États, ce qui pourrait être le prélude à une annexion pure et simple de la RTCN par Ankara. Mais sans aller jusque-là, la victoire d’Ersin Tatar va permettre à Erdogan de disposer d’un levier supplémentaire pour faire reconnaître ses droits sur une partie des gisements gaziers de la mer Égée.

L’Union démunie
Face à la détermination d’Ankara, l’Union apparaît bien démunie, faute d’être une puissance militaire. Les deux seuls pays à avoir soutenu la Grèce et Chypre en envoyant bâtiments de guerre et avions de combat sont la France et l’Italie, dans une moindre mesure. Une majorité d’États membres, emmenés par l’Allemagne qui répugne à toute menace militaire, préfère jouer la carte de la négociation. Ainsi, lors du Conseil européen des 1er et 2 octobre, les Vingt-sept ont repoussé toute sanction contre la Turquie à décembre prochain et lui ont promis, si elle cessait ses forages illégaux, une amélioration de l’Union douanière qui la lie à l’UE ainsi que des moyens financiers supplémentaires pour gérer les camps de réfugiés (déjà 6 milliards d’euros versés depuis 2016).

Erdogan a montré toute la considération qu’il accordait à l’Union en renvoyant ses navires au large de l’île grecque de Kastellorizo la semaine dernière. Vendredi, réunis pour un nouveau sommet, les dirigeants européens ont à nouveau dénoncé «les actions et les provocations unilatérales de la Turquie» et l’ont appelée à «œuvrer à la détente de manière cohérente et soutenue». Ils ont aussi condamné la décision de la RTCN de rouvrir la station balnéaire chypriote grecque de Varosha, une provocation pour Nicosie et Athènes. «Nous avons réaffirmé notre volonté de ne céder en rien à ces provocations et nous avons acté que nous reviendrons avec des décisions dans les prochains mois en fonction de l’évolution du comportement de la Turquie», a martelé le président français Emmanuel Macron. I

l faudra sans doute bien plus que des menaces de sanctions économiques pour faire reculer Erdogan qui peut aussi jouer des millions de réfugiés qui se trouvent sur son sol pour maintenir à distance les Européens. Seule une implication des États-Unis pourrait changer la donne dans la région. Et elle dépendra du résultat de l’élection présidentielle du 3 novembre.

Jean Quatremer correspondant à Bruxelles (UE)