TV5monde/ RTBF.be info  17/11/2014

La Turquie inquiète de la commémoration du génocide arménien

La commémoration prochaine du centenaire du génocide arménien inquiète la Turquie qui continue, malgré une prudente inflexion de son Premier ministre, d'en nier la réalité. Il y a un siècle était pourtant ordonnée et perpétrée la première extermination de population du XXème siècle.

 

"Le gouvernement a décidé de détruire tous les Arméniens résidant en Turquie. Il faut mettre fin à leur existence, aussi criminelles que soient les mesures à prendre. Il ne faut tenir compte ni de l'âge, ni du sexe. Les scrupules de conscience n'ont pas leur place ici". Trou de mémoire Nous sommes le 15 septembre 1915 et le télégramme émane de Talaat Pacha , ministre de l'intérieur et futur Grand Vizir d'un Empire Ottoman crépusculaire, en guerre aux côtés de l'Axe. Il est adressé aux autorités d'Alep - alors sous son contrôle - et, comme ailleurs, l'instruction sera effectivement exécutée sans états d'âmes.

Préparé, le massacre est à vrai dire déjà largement engagé. Entre un million et un million et demi d'Arméniens y périront, selon la plupart des historiens ; 500 000 "seulement" pour Ankara. Abattu en 1921 par un rescapé, l' "Hitler des Arméniens", Tallat Pacha, reste honoré en Turquie. Un mausolée lui est dédié à Istanbul ; un boulevard porte son nom dans la capitale et diverses villes du pays, où le génocide reste à la fois un mythe et un tabou mais aussi, et plus encore à la veille de sa commémoration, un embarras sans fin pour sa diplomatie.

Répétition Au début du XXème siècle, 3 à 4 millions d'Arméniens sont partagés entre les empires ottoman, russe et perse, et le plateau arménien, leur région d'origine. Le Patriarcat de Constantinople évalue à plus de deux millions ceux de Turquie, mais un dénombrement officiel de 1914 n'en compte que 1 300 000. Peuple transfrontalier, les Arméniens ne disposent nulle part d'un véritable territoire national et leur seule institution commune reste leur Église qui, depuis le Vème siècle, cimente leur identité. A la faveur d'une renaissance culturelle et dans le contexte du XIXème siècle (influence de la Révolution française, révolutions européennes, expansion russe vers l'Orient et interventions occidentales), leur situation devient un sujet international, secondaire mais non ignoré. Cela n'empêche pas le Sultan ottoman Abdülhamid II, surnommé le grand Saigneur et féru de "pan-islamisme " de perpétrer contre eux dès 1894 une vague de massacres (80 à 300 000 tués pour leur confession) qui en préfigure d'autres, sans plus de réactions étrangères que l'indignation de la presse internationale… et celle de Jaurès.

La révolution de 1908 qui amène au pouvoir les "Jeunes Turcs" apporte, avec quelques promesses de fraternités entre communautés de l'Empire, un bref moment d'apaisement. A la veille de la Première guerre mondiale, la diplomatie russe, soutenue par la France et la Grande-Bretagne, obtient de Constantinople un plan de réforme pour les provinces arméniennes, sans que soit alors envisagé une quelconque indépendance. Espoir vite balayé par la guerre qui éclate en Europe en août 1914.

L’Empire entre en novembre dans le conflit aux côtés des puissances centrales ; les Arméniens se trouvent partagés entre les deux camps antagonistes. Quelques milliers s'engagent dans le Caucase aux côtés des forces russes. Une preuve de trahison aux yeux du gouvernement Jeune-Turc, auquel les alliés infligent début 1915 de sévères revers militaires (Caucase, Suez, Dardanelles ...). C'est à ce moment que le Parti Ittihat (Jeune-Turc) prépare, avec différents ministres, le plan de destruction des populations qui sera mis en œuvre dans les mois suivants. Mise en oeuvre Inaugurée en avril par la rafle de plusieurs centaines d'intellectuels de Constantinople qui seront, pour la plupart, déportés et massacrés, celle-ci est opérée massivement – à partir du mois de mai – d'abord dans les provinces d'Anatolie proches puis en retrait du front russe.

Le modus operandi en est relativement constant. Les notables sont arrêtés, isolés et contraints sous la torture d'avouer des forfaits ou trahisons imaginaires. Les prisonniers sont éloignés et massacrés à proximité de la ville. Les autres hommes de plus de 15 ans sont alors également séparés du reste de la population pour être à leur tour exécutés sans délai (balle, pendaison, égorgement, décapitation) ou déportés dans des conditions qui leur laissent peu de chances de survie. Femmes et enfants sont emmenés. "Encadrés par des gendarmes, écrit l'historienne française d'origine arménienne Taline Ter Minassian , des soldats, des tchéttés qui pillent, enlèvent, violent les femmes et les filles et appliquent fermement un système d'extermination combinant des marches forcées et la pénurie de nourriture et d'eau, les déportés ne sont bientôt plus qu'un bétail misérable, harcelé, décimé par les paysans anatoliens, les nomades et les tribus kurdes ". Ces dernières sont employées et payées comme bras armé de la liquidation.

Lorsque, à la fin de 1916, les observateurs font le bilan de l'anéantissement des Arméniens de Turquie, ils peuvent constater que, à l'exception de trois cent mille Arméniens sauvés par l'avancée russe et de quelque deux cent mille habitants de Constantinople et de Smyrne qu'il était difficile de supprimer devant témoins, il ne persiste plus que des îlots de survie : des femmes et des jeunes filles enlevées, disparues dans le secret des maisons turques ou rééduquées dans les écoles islamiques ; des enfants regroupés dans des orphelinats pilotes ; des miraculés cachés par des voisins ou amis musulmans ; ou, dans des villes du centre, quelques familles épargnées grâce à la fermeté d'une autorité morale. La majorité des historiens non turcs évaluent aujourd'hui à 1,2 million le nombre total de tués en une quinzaine de mois.

A long terme, le crime ne profite pas beaucoup à ses instigateurs qui se retrouvent, à l'issue de la Grande guerre, dans le camp des vaincus. Le parti des Jeunes-Turcs s'effondre en 1918. Les criminels de guerre sont jugés par un tribunal ottoman pour "l'extermination d'un peuple entier constituant une communauté distincte", avec cette précision dans le réquisitoire : les déportations "furent conçues et décidées par le Comité central d'Ittihat". En fuite à l'étranger, trois d'entre eux, dont Tallaat, sont condamnés à mort par contumace. Ce dernier est abattu en mars 1921 à Berlin par Soghomon Tehlirian, dont la famille avait été massacrée six ans plus tôt. Le Traité de Sèvres, en 1920, consacre le démembrement de l'Empire Ottoman. Trois ans plus tard, la révolution de Mustapha Kemal ouvre l'ère de la Turquie moderne. La bataille de la mémoire, pourtant, ne fait que commencer. Négation

Près de cent ans plus tard, la négation sur laquelle campent les autorités turques ne porte étrangement pas sur la réalité des massacres ni leur atrocité mais, dans une certaine mesure sur leur ampleur et surtout sur leur origine. Ceux-ci, pour déplorables qu'ils soient, n'auraient causé "que" 300 à 600 000 tués, victimes des rigueurs de la déportation et de la répression … découlant de la trahison arménienne. C'est un fait de guerre, imputable aux excès de responsables ou exécutants (autorités centrales ou locales du moment, armée, populations musulmanes, tribus kurdes …) mais nullement planifié ni fruit d'une politique délibérée d'annihilation de la " race " arménienne. La nuance est de taille depuis la définition par l'ONU en 1948 du " crime de génocide " et, en 1968 de la déclaration imprescriptibilité du "crime contre l'humanité".

Or, la réalité de ce génocide et donc sa qualification, longtemps laissée au second plan des débats mémoriels d'un XXème siècle riche en exterminations, s'est progressivement imposée au cours des quarante dernières années. Pression à la fois de travaux d'historiens, de l'approfondissement du droit international et de la résurgence de l'Arménie ou de sa diaspora dans le champ politique (groupes de pression, apparitions d'organisations " terroristes " telles l'ASALA, indépendance arménienne post-soviétique...).

Face à l'inflexibilité de la Turquie – qui réprime sévèrement chez elle, aujourd'hui encore, l'évocation même de l'extermination - la pression internationale devient de plus en plus forte, de multiples États ou parlements officialisant en tant que tel – et donc sacralisant - le génocide arménien (voir encadré). L'isolement, à cet égard, de la Turquie – par ailleurs membre emblématique de l'OTAN et allié de poids de l'occident au Proche Orient – et la pression américaine ont amené dernièrement ses dirigeants à des gestes ... presque contre-productifs par l'évidence de leurs limites. En avril 2014, le Premier ministre Recep Tayyip Erdogan présentait pour la première fois ses "condoléances" aux petits-enfants des victimes des "massacres" de 1915, assurant qu'il partageait leurs "souffrances". Mais c'était pour nier aussitôt le caractère génocidaire des-dits massacres, avec un étrange argument : "Ce n'est pas possible car s'il s'agissait d'un génocide, pourrait-il encore y avoir des Arméniens dans ce pays ?".

Le pouvoir turc, pourtant, a bien conscience de la fragilité de sa position et des risques liés à la commémoration internationale du centenaire des faits de 1915, que la diaspora arménienne ne manquera pas d'utiliser dans son combat. "Le plus grand cauchemar" pour Ankara serait la reconnaissance du génocide par les États-Unis (seule la chambre des Représentants l'a pour l'instant officialisée), avoue Altay Cengizer, un haut diplomate turc, dans un entretien au journal Hürriyet. Pour préciser aussitôt que son pays n'a nullement l'intention de changer de position : "la Turquie, avertit le diplomate, fera tout son possible pour dire ce que nous pensons être juste contre ces allégations, qui visent notre identité même". Pascal Priestley @TV5 Monde