96ème commémoration du génocide des Arméniens : allocution du président du Comité des Arméniens de Belgique

Révérend Père,

Messieurs les Ambassadeurs,

Monsieur le Secrétaire d’Etat à la Région bruxelloise,

Madame le Sénateur,

Mesdames les Députés,

Mesdames et Messieurs,

Au nom de la communauté arménienne de Belgique, je vous remercie de tout cœur de votre présence et de la part que vous prenez dans notre tristesse. Je remercie tout spécialement Monsieur Albert Gakumba, président d’Ibuka-Belgique, et le professeur Maurice Sosnowski, président du Comité de Coordination des Organisations Juives de Belgique, qui se tiennent à mes côtés et manifestent ainsi la solidarité qui unit les victimes des trois génocides.

C’était il y a 96 ans, le 24 avril. Le peuple arménien était décapité et chacun de ses membres devait subir le même sort, jusqu’à ce que l’Arménie soit détruite.

En ce jour, nous nous souvenons des martyrs de ce premier génocide et nous percevons l’écho de l’indicible souffrance de ceux dont le sang a été répandu parce que c’était du sang arménien. Cet écho est un immense cri. Un cri qui contient mille questions, auxquelles nous pensons et repensons sans trouver de réponses satisfaisantes. Mais un cri, qui est avant tout un cri de Justice et qui grandit sans cesse.

Lorsque les Arméniens tombaient sous les coups de leurs bourreaux, ils étaient seuls. Les Etats vainqueurs de la guerre avaient promis de punir les dirigeants turcs responsables, mais la promesse fut vite oubliée et les crimes amnistiés. Un génocide est demeuré impuni.

La loi de Moïse, qui est commune à tous ceux qui ont écrit cette histoire, commande de punir des transgressions infiniment plus légères, car le mal ne peut demeurer au milieu de nous. Hélas, le génocide n’est pas un assassinat ordinaire car le bourreau n’est pas un homme soumis à la Loi mais un Etat qui se veut souverain.

Le génocide est l’affaire des Etats et de la communauté qu’ils forment. A ce chapitre-là, nous, citoyens, n’avons pas voix, même s’il nous est intolérable à tous qu’un crime reste impuni, surtout celui-là.

Voilà pourquoi, le génocide des Arméniens a été longtemps un crime parfait, qui en a permis d’autres.

Depuis 1915, des progrès ont été accomplis. Des criminels nazis, et non des moindres, ont été jugés par un tribunal international. Ils l’ont été aussi par des juges nationaux, surtout après le procès d’Adolf Eichmann à Jérusalem, en 1961. En plus grands nombres, des assassins Hutus ont également été jugés et le sont encore, notamment par la justice de leur propre pays. Une Cour pénale internationale permanente a été créée pour eux.

Aux Arméniens, il a manqué un Etat, pour faire entendre le cri de Justice au sein de la communauté internationale et aussi pour juger, car mieux vaut une « justice du vainqueur » que le contraire de la justice.

Les vainqueurs de la Grande guerre le savaient bien lorsqu’ils rédigèrent le Traité de Sèvres. C’est pourquoi ce traité accorde aux Arméniens à titre de réparation un Etat, dont le président des Etats-Unis traça la frontière. 

L’exécution de ce Traité aurait changé le cours de l’Histoire. On sait hélas que, trois ans plus tard, la lâcheté l’emporta et toute idée de justice fut abandonnée.

Privées d’Etat, les victimes étaient privées de procureurs, d’avocats et de juges. Elles étaient hors jeu, et dans ce jeu personne ne viendrait plus pointer du doigt les assassins et les traîtres. Qui aurait répondu du génocide des Juifs s’il n’y avait eu Israël ? Qui aurait payé le génocide des Tutsi sans le Rwanda ?

Durant l’ère russo-soviétique, l’Arménie a cruellement manqué aux Arméniens dispersés ou non. Son accession à l’indépendance, en 1991, était leur grand espoir, celui de pouvoir enfin désigner le mal au milieu des Etats, à défaut de pouvoir l’ôter, et celui enfin d’une possible réparation. Mais l’Arménie n’était pas encore indépendante qu’elle était violentée et que, jusqu’à ce jour encore, au mépris du droit, l’Etat négationniste l’étrangle par un blocus.

 On voudrait empêcher l’Arménie d’inscrire le génocide à l’ordre du jour international, qu’on ne s’y prendrait pas autrement. Non, l’Arménie n’est pas un Etat comme les autres. Il est d’une nature différente, par la mission sacrée qui est la sienne dans le concert des Etats, par la cause qu’il a le devoir de défendre et qui est celle de tous les Arméniens. Israël et le Rwanda ont la même charge et vivent également - qui s’en étonne ? - sous la menace permanente.

Israël, le Rwanda et l’Arménie ne sont sans doute pas des modèles de vertus, mais qu’ils flanchent et les victimes verront à nouveau la face du bourreau.

Les victimes de génocide ont besoin d’un Etat, comme la Communauté internationale a besoin de ces Etats pour être moins immonde. Elle en a même besoin plus que jamais, car nous voyons combien de bons pays comme le nôtre et ses voisins cèdent au chantage négationniste. Il y a des signes qui ne trompent pas. On a peur d’étendre la loi réprimant le négationnisme. On rêve même de la supprimer et, en tous cas, on s’applique à parler des génocides sans les nommer.

L’Homme a besoin de Justice autant que de pain. C’est ce que nous dit la mémoire de ceux que nous honorons. Le monde a donc besoin d’entendre cette parole et de laisser respirer Israël, le Rwanda et l’Arménie.

 

Le 24 avril 2011