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En 1922 quelques familles d’origine arménienne, rescapées du génocide de 1915, résidant en Belgique décidèrent de se doter de statuts afin d’organiser la vie communautaire et  de tracer des lignes de conduite permettant de préserver leur identité tout en veillant à une intégration harmonieuse dans la société belge. Depuis cette date une Assemblée de Représentants  élue tous les 4 ans désigne un comité exécutif : le  Comité des Arméniens de Belgique. En savoir plus..

Mijnheer de Ambassadeur,

Mevrouw de Ondervoorzitter van het Europees Parlement

Mijnheer de Staatssecretaris van het Brussels Hoofdstedelijk Gewest,

Dames en Heren Senatoren en Parlementsleden,

Dames en Heren Burgemeesters en Schepenen,

Zeereerwaarde Pater,

Dames en Heren,


Hartelijjk bedankt voor jullie aanwezigheid hier.

« Wie spreekt er nu nog over de Armeniërs ? » Met deze woorden trachtte Hitler zijn officieren te overtuigen dat de aanval op Polen erg snel vergeten zou worden. In die tijd leek de volkenmmord op de Armeniërs inderdaad op een volmaakte misdaad.

Au moment où cette petite phrase fut prononcée, le génocide des Arméniens demeurait impuni mais il n’était pas oublié. Nous ne l’avons pas oublié – comment le pourrions-nous ? – et nous n’oublions pas, comme le montre notre présence ici en ce jour anniversaire.

Nous n’oublions pas que le 24 avril 1915, alors que l’Europe est accaparée par une guerre mondiale, sous le couvert de son alliance avec l’Allemagne, le gouvernement jeune-turc de l’Empire ottoman rafle toute l’élite arménienne. Près de mille notables et intellectuels, dont les députés arméniens au parlement ottoman, sont déportés et massacrés en rase campagne.

Dans le même temps, suivant les ordres donnés par Talaat, ministre de l’intérieur, commence une campagne systématique de déportations et de massacres dans toutes les provinces arméniennes de l’Empire. Les ordres sont si bien exécutés que, quatre mois plus tard, le même Talaat peut déclarer à l’ambassadeur d’Allemagne que « la question arménienne n’existe plus. » Le génocide ordonné en 1915 emportera d’autres minorités chrétiennes, les Assyriens d’abord, les Grecs ensuite. Il s’achève, du moins dans sa phase massive, en septembre 1922 avec l’incendie de Smyrne. C’est sur ce crime inouï et sur la préservation de son butin que se fonde, un an plus tard, la république turque.

D’emblée, ses dirigeants s’attachent à imposer au monde un silence complice et à effacer de l’histoire et de la géographie tout souvenir des Arméniens et des autres chrétiens martyrisés. Les noms sont changés ou effacés. Une société turque d’histoire est créée pour vulgariser le mensonge. Les Turcs, descendants des Hittites, seraient les véritables autochtones de l’Anatolie, les Arméniens, peuplade étrangère parasite, n’y étant apparus que postérieurement.

L’Arménie est détruite et ses traces méthodiquement effacées. Pour échapper à la Justice, il faut vivre dans le mensonge. Le négationnisme inauguré par les Jeunes-turcs devient en Turquie le discours officiel. Il est enseigné des primaires à l’université. Mieux encore, ceux qui s’en écarteraient sont passibles des tribunaux.

Hitler a tout lieu d’être séduit par cette réussite. Il est d’ailleurs bien renseigné puisque l’un de ses premiers et proches collaborateurs n’est autre que le docteur von Scheubner-Richter, ancien consul d’Allemagne à Erzerum, nommé chef des S.A. Dans ses mémoires, il dit des Arméniens : « ces juifs de l’Orient, ces commerçants roublards ». D’autres militaires allemands frères d’armes des Jeunes-turcs en 1915 mettront leur expérience au service du 3ème Reich, tel le général von Falkenhausen, gouverneur militaire de la Belgique, ou Rudolf Höss, commandant du camp d’extermination d’Auschwitz.

La Belgique, si émue par le martyr des chrétiens en Turquie, a généreusement recueilli les rescapés arméniens, puisqu’ils obtinrent un statut les assimilant aux nationaux des Etats alliés. Elle est devenue leur patrie et ils lui gardent une profonde reconnaissance, malgré le honteux traité de paix signé à Lausanne.

Dès 1923, avec ses alliés, la Belgique a cru pouvoir passer l’éponge sur les crimes de la Turquie et la considérer comme un pays ami, alors que, de son côté, la Turquie n’a rien oublié et n’oublie pas la voie tracée par les génocidaires jeunes-turcs.

Depuis bientôt un siècle, les Arméniens de la diaspora vivent un cauchemar. Imaginez que l’Allemagne n’ait pas reconnu ses crimes, que Hitler ait à Berlin son mausolée, que des avenues portent son nom dans plusieurs villes allemandes. Imaginez des disciples de Goebbels, ministres, ambassadeurs, professeurs d’université, membres influents des Nations-Unies et de l’Otan, dispensant les thèses négationnistes nazies à chaque évocation du passé. C’est exactement ce que subissent les Arméniens.

Jusqu’il y a une quinzaine d’année, suivant l’exemple européen, notre pays affectait d’ignorer la vraie nature de la Turquie, dont on pousse encore le dossier d’adhésion en se pinçant le nez, mais, du moins, se gardait-il d’encourager activement le négationnisme. C’est ainsi que, le 26 mars 1998, le Sénat a pu adopter sans dramatisation médiatique une résolution reconnaissant le génocide de 1915 et appelant la Turquie à faire de même, dans une perspective de réconciliation. Je salue du reste le Sénat, présent en la personne de son Vice-président, Monsieur Armand De Decker, qui fleurira notre Mémorial à la demande de sa présidente, Madame Sabine de Béthune, empêchée.

Mais aujourd’hui que reste-t-il de cette relative neutralité belge ? On se souvient qu’en 2005, le gouvernement a dû retirer son projet de loi visant à étendre la répression du négationnisme sous la pression de la Turquie. Serait-il encore possible aujourd’hui de voter une résolution semblable à celle du Sénat de 1998 ? On peut en douter lorsqu’on apprend que les élus de la majorité ont récemment déserté le parlement bruxellois pour n’avoir pas à voter une proposition de résolution en faveur de la liberté de la presse en Turquie, alors qu’elle émanait d’un des leurs.

Nous ne sommes pas naïfs, les affaires sont les affaires et en période de crise économique le commerce avec la Turquie semble nécessaire. Mais ne franchit-on pas la ligne rouge lorsque de la collaboration économique on passe à la collaboration culturelle, cette culture qui, en Turquie, est le domaine réservé des gardiens du génocide, qui depuis un siècle effacent les traces et détruisent les vestiges ?

Comment ne pas comprendre la révolte des Arméniens lorsque notre pays veut offrir à la Turquie les fastes d’Europalia ? Une chose est de vendre de la technologie à un Etat négationniste, une tout autre est d’adopter sa propagande et de hisser ses couleurs. D’autant plus que, pour comble de déshonneur, on veut le faire en 2015, année du centenaire du génocide, mais aussi de la bataille des Dardanelles qui coûta la vie à quelques 180.000 soldats alliés de la Belgique tombés sous le feu des Turcs.

Les Arméniens ne sont bien sûr pas les seuls à prier notre gouvernement d’annuler ce projet de festival de la honte, et à tout le moins de le postposer. Ils ne sont pas les seuls à avoir de la mémoire, à savoir ce qu’est un génocide. Je saisis cette occasion de saluer les vice-présidents du Comité de Coordination des Organisations Juives de Belgique et le représentant d’Ibuka-Mémoire et Justice, le président de l’Association des Grecs Pontiques de Bruxelles, ici à mes côtés, de même que les représentants des associations des Grecs de Thrace, ainsi que des Assyriens/Syriaques.

Les promoteurs d’Europalia ont-ils songé au coup qu’ils portaient également à tous ceux qui, en Belgique, militent pour la démocratisation et la liberté en Turquie, qu’ils soient d’anciens réfugiés politiques ou simples militants belges des droits de l’homme ? Ont-ils songé à tous ceux qui, à Istanbul et ailleurs en Turquie, s’exposent et même descendent dans la rue afin de secouer le joug d’un pouvoir tyrannique dans l’espoir de forcer les dirigeants à démocratiser le pays, comme le désire l’Union Européenne ? Le négationnisme est la forme la plus aigue du racisme. Est-ce en flattant le racisme que l’on favorise cette réconciliation des Turcs et des Arméniens que souhaite le Sénat ? Pourquoi décourager ainsi les hommes et femmes de progrès ?

De grâce, ressaisissons-nous et renonçons vite à cette sinistre Europalia 2015, car, comme l’avait relevé le Sénat en 1998, je cite : « le contentieux entre les nations turque et arménienne perdure, et conduit encore actuellement à la perte de vies humaines, à des déplacements de population et à de nombreuses violations des droits de l’homme dans la région. » Nous en avons eu bien des exemples depuis lors, qui nous rappellent que 1915 n’appartient pas seulement au passé. Ainsi, le 21 mars dernier, après des mois de destruction des communautés et églises chrétiennes de Syrie, venant de Turquie, appuyées par de l’artillerie postée en Turquie, des forces armées irrégulières ont attaqué et détruit une bourgade frontalière syrienne. Kessab était le seul village arménien intact soustrait à la souveraineté turque après la Grande guerre. Il ne présentait aucun intérêt stratégique. Il avait sans doute le tort d’avoir échappé au génocide et d’en témoigner par sa seule existence.

Non, la Turquie n’a pas renoncé au génocide, ni à ses rêves d’expansion. Elle se sent aujourd’hui assez sûre d’elle et de ses alliés pour lancer aux Arméniens d’ironiques « condoléances », qui disent assez combien s’éloigne la perspective d’une réconciliation.

La prophétie de Churchill après Munich se réalise à nouveau : « vous aviez le choix entre la guerre et le déshonneur. Vous avez choisi le déshonneur, et vous aurez la guerre." Mais si la guerre au Proche-Orient nous semble loin, chez nous la complaisance à l’égard du négationnisme sape les efforts des autorités en matière d’antiracisme et menace le vivre ensemble.

Il y a pourtant encore de l’espoir, comme le prouve la présence à nos côtés d’éminentes personnalités politiques. Cet espoir doit se concrétiser. Pour ce faire, dans les circonstances présentes, il s’impose d’abord d’annuler Europalia-Turquie. Il s’impose ensuite

- de mettre fin à l’impunité des génocidaires hutu, qui courent encore librement nos rues et terrorisent les rescapés tutsi du génocide de 1994,

- d’enseigner l’histoire des trois génocides dans nos écoles,

- de châtier le racisme et l’antisémitisme,

- d’étendre la loi réprimant le négationnisme au génocide commis par les jeunes-turcs et à celui perpétré par le Hutu Power au Rwanda.

Bruxelles, le 24 avril 2014

Michel Mahmourian