95ème Commémoration du génocide des Arméniens : discours prononcé, le 24 avril 2010 devant le Mémorial du Génocide par M. Michel Mahmourian

Monsieur l’Ambassadeur,

Monsieur le Secrétaire d’Etat,

Mesdames et Messieurs les Sénateurs et Députés,

Mesdames et Messieurs les Echevins et Conseillers de la Commune d’Ixelles,

Mesdames et Messieurs,

Chers Amis,

 

Je remercie de tout cœur chacun d’entre vous. Votre présence nous honore et nous donne du courage dans l’épreuve. Je remercie aussi tous ceux dont la pensée nous accompagne et parmi eux le Président du Sénat, Monsieur Armand De Decker. Il voulait être avec nous et fleurir notre Mémorial. Des circonstances imprévisibles que chacun devine l’en ont empêché. Ayons une pensée pour notre souverain, pour notre bon pays et pour ceux qui se dévouent afin de le guérir de sa fièvre.

 

En ce jour, partout dans le monde, parce qu’ils ont été chassés aux quatre coins du monde, les Arméniens se tournent vers une des trois pages les plus noires de l’histoire du siècle précédent. Il y a 95 ans, la destruction systématique de l’Arménie commença avant l’arrivée du printemps, mais le 24 avril fut le jour du coup porté à la tête, celui de l’assassinat des élites, celui du premier coup mortel.

 

Dans le fracas de la première guerre mondiale, par balle, hache, yatagan, déportation, famine, par le feu, à coup de canon ou à mains nues, la Turquie, portant encore le fez ottoman, a exterminé la nation arménienne et rayé l’Arménie de la carte.

 

Pour ses chefs, grands et petits, il était naturel et moderne que le faible soit éliminé par le fort. Ainsi la Turquie se faisait l’instrument du progrès, le progrès du crime auquel répondit heureusement d’emblée le progrès du droit. Il ne fallut en effet  qu’un mois aux puissances pour dénoncer les crimes de la Turquie et formuler pour la première fois le concept de crime contre l’Humanité.

 

Dans un monde bien ordonné, je pourrais m’en tenir là, m’incliner devant le souvenir de nos martyrs et offrir mon silence à notre commune médiation.  Malheureusement, nous le savons, l’assassin court toujours et continue de narguer sa victime dans la plus grande indifférence officielle. Non seulement la Turquie continue d’être traitée en pays ami sur la scène internationale, mais, en 1999, les chefs d’Etats européens l’ont décrétée digne d’entrer dans l’Union. A cet aune, l’Allemagne nazie aurait eu toutes ses chances.

 

Pendant près de 80 ans, les Arméniens de la diaspora ont souffert en silence ou presque ce déni de justice, jusqu’à ce que, ses 25 dernières années, des résolutions parlementaires et autres prises de positions officielles leur mettent du baume sur le cœur en leur témoignant enfin de la sympathie. C’était un début. Au moins durant toute cette période, avaient-ils la chance de souffrir leur exil sur une terre hospitalière, dans un havre de paix loin de la Turquie. Mais depuis le début de ce siècle, grâce aux progrès de la mondialisation et de la multiculturalité, par l’effet d’une immigration incontrôlée, la voix du bourreau se fait entendre un peu partout en Europe et voici les victimes contraintes de cohabiter avec ceux qui ne veulent pas renoncer au génocide.

 

Paradoxalement, la Belgique est sans doute le pays européen le plus atteint. Nulle part ailleurs en Europe on ne donne du « Monsieur le Ministre »  à un négationniste.

 

A défaut de connaître son passé, la Turquie est fière de son présent et refuse obstinément, depuis 95 ans, de confesser ses crimes. Des patriotes de cette Turquie sévissent à présent chez nous dans les écoles officielles, à l’université, dans les assemblées parlementaires et communales, dans les medias, semant la haine et préservant leurs compatriotes des risques de l’intégration. Et  lorsque ces positions stratégiques ne leur suffisent pas, ils descendent dans les rues à l’improviste, dévastent tout sur leur passage, et gare aux Arméniens qui leur tombent sous la main ! Au mépris des principes constitutionnels les plus fondamentaux - je veux parler du principe de dignité - le négationnisme d’importation bénéficie de la  complaisance de l’autorité. Quant aux violences racistes, même lorsque les faits se sont déroulés sous les yeux de la police, la plainte est classée sans suite.

 

L’épidémie progresse de la même manière dans les autres pays d’Europe, car non seulement l’Union européenne offre des milliards d’euros à la Turquie pour l’aider à  prendre possession de la maison européenne, mais elle estime que le génocide est une affaire qui ne la concerne pas et qui est à régler entre les Turcs et les Arméniens, le bourreau et sa victime étant ainsi renvoyés  dos à dos.

 

Si chez nous l’autorité a manifestement perdu le nord, nous savons que le sursaut est encore possible, car la volonté populaire qui, en 1997, a décidé la commune d’Ixelles à ériger ce monument, n’a pas pu disparaître, pas plus que celle qui a inspiré,  en mars 1998, la résolution du Sénat reconnaissant le génocide de 1915.

 

De plus, même si aujourd’hui le pouvoir ne veut plus entendre parler des Arméniens, nous ne sommes pas prêts à baisser les bras et nous ne sommes pas seuls.

 

Car nous sommes forts de la fraternité qui unit les victimes des trois génocides. Juifs, Tutsi et Arméniens ont en commun d’être revenus de ce terrible voyage dans l’envers de l’humanité, avec cette sagesse qui désormais leur donne à voir et à sentir le moindre risque d’une répétition de l’histoire et le moindre danger d’une nouvelle éclipse de justice. C’est pourquoi vous me voyez entouré de leurs vigilants représentants, d’une part, Monsieur Albert Gakumba, président d’Ibuka-Belgique, et, d’autre part, le professeur Maurice Sosnowski, président du Comité de Coordination des Organisations Juives de Belgique, que je remercie chaleureusement.

 

Ensemble, avec votre soutien, avec le soutien d’une opinion publique de plus en plus consciente des dérives et du désordre qui menace notre quotidien, consciente de l’échec de l’intégration et de la prévention, nous pouvons aider notre pays à sortir de son aliénation, à regagner l’amour des Belges et l’estime de leurs hôtes dans une solidarité retrouvée, en bannissant, par la loi, le négationnisme et en fermant ses frontières au génocide, comme à la haine et au racisme.

 

Le voile islamique, qui nous renvoie à l’époque ottomane où les chrétiens ne pouvaient pas s’habiller comme les musulmans,  ou la place des religions peuvent certes mériter discussion, mais il y a des priorités. Une démocratie ne peut fonctionner lorsque la délinquance tient le haut du pavé. Quelle image de la justice donne-t-on lorsque l’on met la tolérance à zéro et que l’on traque la moindre incivilité, tandis qu’aux adeptes du génocide on tend la joue gauche ? Remettons à l’endroit l’échelle des valeurs afin qu’en toute chose l’exemple vienne à nouveau d’en haut. Notre société a besoin d’ordre et de bonnes moeurs, c’est-à-dire de morale. A défaut, il ne peut être reproché au citoyen de se méfier de son voisin, de son employeur, de son bourgmestre, de son député, et de l’Etat tout entier. Il ne peut être reproché au riche de ne plus se sentir solidaire du pauvre, et au pauvre de ne plus supporter la vue d’un riche.

 

Que notre bon pays se souvienne de ce proverbe africain « Lorsque tu ne sais  pas où tu vas, regarde d'où tu viens ». Qu’il fasse donc, comme les Juifs, les Tutsi et les Arméniens, son devoir de mémoire. Qu’il se tourne vers son passé et vers ses racines. Il n’a pas à en rougir. Il y trouvera la lumière et la voie du rétablissement de la confiance.

 

Source : HAY numéro 304-Mai 2010