« La Turquie doit assumer le passé »

Arménie : Armand De Decker a reçu au Sénat un Serge Sarkissian « désabusé »

ENTRETIEN

Le président arménien achève aujourd’hui une visite de trois jours à Bruxelles. Plusieurs rencontres au niveau européen (Barroso, Ashton, Van Rompuy…) figuraient à son agenda. Serge Sarkissian a également rencontré Armand De Decker (MR), le président du Sénat, qui a trouvé mercredi, face à lui, un homme « désabusé ». Les relations diplomatiques ouvertes ces dernières années avec la Turquie, dont Erevan escomptait enfin un désenclavement de l’Arménie, sont aujourd’hui au point mort. Ankara est pointé du doigt.

Armand De Decker y voit une « erreur historique de la Turquie ». Une erreur qui s’ajoute à son refus de ne pas reconnaître le génocide arménien. Et le président du Sénat d’avertir : « Si la Turquie veut rejoindre l’Union européenne, elle doit avoir au moins l’humilité d’exprimer ses regrets, d’assumer son passé ».

Ce passé, quel est-il exactement ? Bernard Coulie, recteur honoraire de l’UCL et spécialiste de l’Arménie, nous en brosse le portrait.

Génocide ou faits de guerre ? Ces deux thèses s’opposent lorsqu’il s’agit de qualifier les événements de 1915-1916 qui ont vu l’armée ottomane décimer les Arméniens…

Le concept de génocide est bien défini juridiquement. Une jurisprudence existe également. Le génocide se distingue du crime de guerre et du crime contre l’humanité par le fait que, s’il est commis lui aussi contre des individus, son objectif organisé consiste à éliminer un groupe en raison même de son identité ethnique ou raciale. Si l’on part de cette définition, il n’y a aucun doute sur le fait que les massacres de 1915-1916 ont conduit à un génocide. C’est un fait juridique.

Mais quid des faits historiques ?

Depuis la fin du XIXe siècle, l’empire ottoman se désagrège. Il est en guerre avec la Russie, sur sa frontière orientale, là où vivent les Arméniens – dont une partie vit côté russe. Au même moment, le mouvement ultranationaliste des Jeunes Turcs entend redonner vie au concept d’empire en se repliant sur l’identité turque. Les Arméniens le gênent à un double titre : impliqués dans la guerre russo-turque, ils sont aussi placés sur le chemin du grand mouvement panturc. Voilà pourquoi ils seront éliminés par les Jeunes Turcs qui ont pris le pouvoir à Istanbul. En particulier le triumvirat Talaat, Enver et Djemal qui a planifié la déportation des Arméniens, officiellement pour raison de sécurité. En réalité, ce sera bien plus qu’une déportation.

Les Turcs refusent l’accusation de génocide et évoquent la mort d’environ 300.000 Arméniens. Les Arméniens dénombrent un million et demi de tués. Comment se faire une idée exacte ?

On connaît l’ampleur de la population arménienne avant et après les événements. Les chiffres aujourd’hui acceptés oscillent entre un million et un million et demi de morts via l’addition des massacres organisés et des déportations. Comment en être certain ? Près d’un siècle a passé…

Si cela s’est passé dans l’empire ottoman, loin de nous, les puissances occidentales étaient en revanche tout à fait au courant des événements en cours. Beaucoup d’Occidentaux étaient présents sur place. Soit en tant que diplomates – comme l’ambassadeur américain Henry Morgenthau qui a joué un rôle très important dans la sensibilisation de son pays. Soit sous l’égide d’organisations humanitaires qui accompagnaient les convois de déportés. Témoignages, photos… autant de documents qui attestent que le chiffre de morts est bien au-dessus du million. On peut également se référer aux télégrammes envoyés par les autorités d’Istanbul. Certains sont faux, mais au moins trois sont authentiques et assez explicites. Les autres sources sont constituées par les entretiens entre l’ambassadeur américain Morgenthau et Talaat. Reproduits dans les mémoires du premier, ils sont eux aussi explicites.

Si le génocide est clairement établi, comment expliquer que des pays refusent encore de le reconnaître ?

Parce qu’il s’agit de questions hautement politiques qui mettent en jeu les relations des Etats avec la Turquie d’aujourd’hui, avec les communautés turques qui se sont installées dans les pays européens. Sans oublier les liens entre Ankara et l’UE. C’est toutefois la Turquie qui rend la question politique, non les Arméniens.

Pour les Arméniens, il s’agit d’un combat pour la reconnaissance de leur identité. Il est insupportable pour eux de voir que ce qui est arrivé à leur peuple, à leurs ancêtres, n’est pas reconnu par le pays qui a pris le relais de l’empire ottoman. Il y a une dimension affective. Pour les Turcs, il est difficile de reconnaître aujourd’hui le génocide parce que ce serait démonter tout le mécanisme nationaliste qui a présidé à l’émergence de la Turquie kémaliste. Mustapha Kemal n’a pas été impliqué dans ces événements mais il a repris à son compte toute l’idéologie de la Turquie nationaliste. Les Jeunes Turcs ont été jugés par la Turquie – et même condamnés à mort pour crimes « contre les gens » en ce qui concerne le triumvirat. Mais après cette condamnation, le non-dit s’est installé.

Je suis loin de croire que tous les Turcs nient aujourd’hui le génocide. Mais il y a un mécanisme politique en Turquie qui fait en sorte qu’il est difficile de le reconnaître. Il faudra encore du temps.

27 mai 2010

 

MARTIN, Pascal

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