Le « modèle turc » ? Lequel ?

Par Jean-Paul Marthoz, Journaliste et essayiste
 
Depuis quelques semaines, le « modèle turc » flotte comme un cerf-volant au-dessus du monde arabe. Des analystes occidentaux l’évoquent comme une alternative raisonnable pour une région en ébullition. Des islamistes égyptiens et tunisiens s’y réfèrent pour donner des gages de leur modération.

Mais de quoi et de qui parle-t-on ? Des intellectuels qui, à l’image d’Orhan Pamuk, d’Elif Shafak ou de Cengiz Aktar, défendent des valeurs de liberté, de raison critique et d’universalité ? Des héritiers de Moustapha Kemal Atatürk, fondateur de la Turquie moderne et laïque, qui peinent à sortir de leur modèle autoritaire, militariste et ethno-nationaliste ? Du Parti de la Justice et du Développement (AKP), au pouvoir depuis 2002 à Ankara, issu de l’islamisme et qui se présente comme une formation démocrate musulmane ?

La Turquie est sans conteste plus démocratique que la plupart des pays arabo-musulmans. Sa référence à la laïcité, son multipartisme et le pluralisme bruyant de sa presse la distinguent des régimes autoritaires de la région. Selon une récente étude de l’Institut Tesev d’Istanbul, 75 % des Arabes la considèrent comme « un exemple réussi de la coexistence entre l’Islam et la démocratie ».

Toutefois, cet intérêt pour la Turquie ne s’explique pas seulement par la nature du système politique en vigueur à Ankara. Au cours des dix dernières années, en effet, la Turquie a de plus en plus été perçue par les populations du Moyen-Orient comme un pays qui a réussi à se défaire de deux malédictions qui, depuis des décennies, affectent le monde arabo-musulman : la stagnation économique et la dépendance à l’égard des puissances occidentales.

L’AKP a non seulement mis fin à la domination des partis qui, depuis 1923, se réclamaient du kémalisme, mais il a aussi présidé à une période de croissance économique qui a transformé le pays en une puissance émergente, jusqu’à devenir membre du G-20. La Turquie s’est également émancipée de son rôle de sentinelle de l’Occident au Moyen-Orient pour développer une politique étrangère plus autonome et, parfois même, en rupture avec les positions européennes et américaines.

En réalité, l’attrait du « modèle turc » au sein du monde arabe s’est développé au fur et à mesure qu’Ankara réévaluait son ancrage occidental et réaffirmait son identité musulmane. L’essor économique de la Turquie est d’autant plus apprécié dans la région qu’il est en partie le résultat de l’émergence d’une nouvelle bourgeoisie musulmane – les « Calvinistes anatoliens » – et qu’il coïncide avec la mise en œuvre d’une politique étrangère davantage tournée vers le Moyen-Orient.

La « nouvelle diplomatie turque », théorisée par l’actuel ministre des Affaires étrangères, Ahmet Davutoglu, a permis à la Turquie de normaliser ses relations avec ses voisins, en particulier la Syrie et l’Irak, et de jouer un rôle de médiateur régional. Mais elle a aussi débouché sur une remise en cause des relations privilégiées que le pays entretenait avec Israël. Au cours des dernières années et surtout depuis la guerre de Gaza en 2009, les incidents se sont succédé entre Ankara et Jérusalem, jusqu’au drame de l’arraisonnement du navire Mavi Marmara par les commandos israéliens en juin 2010.

Ce nouveau positionnement turc a considérablement accru la popularité de la Turquie, en Egypte en particulier, où le régime Moubarak était dénoncé comme un pion d’Israël et des Etats-Unis. Ce facteur lié au conflit israélo-palestinien n’est pas étranger à la référence au « modèle turc » au sein de l’opinion publique arabe.

Ankara deviendrait-elle, comme le fut Istanbul à l’époque de l’Empire ottoman, le grand vizirat du monde arabo-musulman ? Que peut-elle offrir à ces mouvements qui se débarrassent de gérontocraties corrompues ? Prudent, le premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan a préféré parler récemment de « source d’inspiration plutôt que d’un modèle prêt à porter ».

Comment définir l’état de la démocratie en Turquie ? Cette question est trop souvent gommée au profit de remarques hâtives et incantatoires sur la « démonstration turque de la compatibilité entre l’islam et la démocratie ».

Ces dernières années, à la suite du processus de réformes enclenché par la candidature à l’Union européenne mais aussi grâce au courage de ses intellectuels et de sa société civile, la Turquie a adopté un certain nombre de mesures qui ont partiellement corrigé le système martial hérité du kémalisme.

La Turquie, toutefois, reste une démocratie inachevée. En 2011, Freedom House l’a rangée dans la catégorie des Etats semi-libres et Reporters sans frontières l’a classée à la 138e place (sur 178) de son index mondial de la liberté de la presse. Baromètre de l’état de démocratie, la liberté d’expression reste sévèrement encadrée par un Code pénal qui criminalise l’atteinte à la « Turcité ». Les journalistes et les intellectuels sont soumis aux pressions de l’Etat, mais aussi des milieux ultranationalistes. Le 3 mars, plusieurs journalistes d’investigation ont encore été victimes de perquisitions et d’interpellations policières. Certains d’entre eux enquêtaient sur l’assassinat en 2007 du journaliste turco-arménien Hrant Dink et sur les tentatives de « l’Etat profond » – des réseaux interlopes situés au carrefour des services de sécurité, de l’ultranationalisme et de la criminalité – d’empêcher la vérité et la justice. En septembre dernier, la Turquie a, d’ailleurs, été condamnée dans cette affaire par la Cour européenne des droits de l’Homme, qui a dénoncé les manœuvres visant à protéger les commanditaires du crime, enkystés au sein de l’appareil d’Etat.

Dans son rapport 2010 sur les progrès d’Ankara dans le cadre du processus d’adhésion, la Commission européenne a elle aussi relevé de nombreux manquements relatifs, notamment à la liberté religieuse ou aux droits culturels de la minorité kurde.

En dépit de réformes constitutionnelles, l’armée conserve un pouvoir excessif par rapport aux autorités civiles. Quant à la « nature réelle » de l’AKP, elle suscite des suspicions au sein des milieux laïques turcs qui craignent une réislamisation rampante de la vie publique.

L’évocation du « modèle turc » à propos du monde arabe souligne sans conteste l’essor de la Turquie. Toutefois, si elle se réclame sans discernement du système en place à Ankara, elle menace de limiter l’horizon non seulement des démocrates arabes, mais aussi celui des démocrates turcs qui, comme l’écrit Vincent Duclert dans « L’Europe a-t-elle besoin des intellectuels turcs ? », se battent depuis des décennies pour « conjurer les dominations de la religion ou de l’Etat ».

 

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