Turquie : une menace permanente pour l’Arménie

Par David Boyajian

Juillet 2012 - Armeniapedia

Si la Turquie ouvrait sa frontière avec l’Arménie, et si les deux pays établissaient des relations diplomatiques et commerciales, la Turquie resterait toujours une menace pour l’Arménie.

La Turquie serait une menace, même si elle devait reconnaître le génocide arménien, verser des réparations financières et restituer les propriétés arméniennes volées. Et la menace vis-à-vis de l’Arménie demeurerait, même si celle-ci devait un jour regagner sa patrie, qui se trouve aujourd’hui en Turquie orientale.

Pourquoi ? Parce que les politiques belliqueuses de la Turquie envers les Arméniens, ses objectifs pan-turciques dans le Caucase et l’Asie Centrale et ses ambitions néo-ottomanes, posent essentiellement les mêmes dangers aujourd’hui qu’à l’époque du génocide. Et il n’y a aucun signe indiquant qu’elles changeront un jour.

Cependant, excepté l’existence d’une conscience générale du génocide et de l’hostilité turque actuelle, de nombreux d'Arméniens et d'autres connaissent mal les détails clés des politiques turques passées et présentes. Par conséquent, ils sous-estiment les dangers auxquels l’Arménie fait face.

Même l’opinion courante selon laquelle « En 1915, le régime Jeune-Turc a commis un génocide à l’encontre des Arméniens en Turquie » induit dangereusement en erreur.

En réalité, le génocide a duré jusqu’en 1923, cinq ans après la défaite de la Turquie pendant la Première Guerre mondiale. Deux régimes ont commis le génocide : le régime Jeune-Turc ottoman et le régime kémaliste. Ce dernier, bien sûr, a fondé la Turquie d’aujourd’hui prétendument « moderne ». Et le génocide a eu lieu non seulement en « Turquie », mais aussi, sinistrement, sur ce qui était et est aujourd’hui le territoire de la République d’Arménie.

Un génocide sans fin

Turquifier et islamiser ce qu’il subsistait de son empire a été une raison clé pour la Turquie de détruire ses chrétiens autochtones arméniens, assyriens et grecs pendant la Première Guerre mondiale (1914-18). Mais les Arméniens et le territoire arménien se situaient juste à la frontière, dans la région caucasienne de l’Empire russe, directement sur le chemin du jihad pan-turcique génocidaire de la Turquie. La Turquie a de nouveau commis un génocide, contre ces Arméniens également, et elle a arraché de vastes morceaux de territoire à la nouvelle République d’Arménie, qui venait tout juste de renaître de l’Arménie russe.

Les Azéris, les frères de sang passés et présents de la Turquie, ont également commis des massacres à grande échelle sur les Arméniens du Caucase, pendant la Première Guerre mondiale et en 1920.

Après la défaite de la Turquie en 1918, les forces turques sous Kemal (connu plus tard comme Atatürk) ont continué le génocide dans la République arménienne tout au long de 1920, et en Turquie en 1923.

De même que les dirigeants turcs aujourd’hui qui mentent et qui trompent, Kemal a publiquement professé des intentions paisibles envers l’Arménie. Secrètement, cependant, il a dit à ses commandants qu’il est « d’une nécessité absolue que l’Arménie soit politiquement et physiquement éliminée. » Kemal, aussi, a pris des portions de l’Arménie. Bien qu’elle ait résisté héroïquement, c’est uniquement une prise de contrôle soviétique en décembre 1920, qui a sauvé l’Arménie de l’annihilation.

Ces faits ont un rapport avec les dangers auxquels l’Arménie fait face aujourd'hui, à cause de la politique étrangère pan-turciste [ou panturquiste] et néo-ottomane de la Turquie.

Le pan-turcisme [ou panturquisme]

Depuis la dissolution de l’Union soviétique en 1991, la Turquie a établi des relations permanentes avec l’Azerbaïdjan et les nouveaux pays « turcophones » de l’Asie Centrale : le Kazakhstan, le Kirghizstan, le Turkménistan et l’Ouzbékistan. La Turquie a investi des milliards de dollars et a établi des écoles et des universités turques dans ces pays. Gül, le président de la Turquie, a déclaré que « le Kirghizstan est notre patrie ancestrale », lors de sa visite à l’Université internationale Atatürk-Alatoo de ce pays.

La Turquie accueille les principaux gazoducs et oléoducs provenant de Bakou, elle coproduit des armes avec l’Azerbaïdjan et forme les troupes azéries. En signe de solidarité turcique avec l’Azerbaïdjan, la Turquie s’est immiscée dans le conflit de l’Artsakh/Karabagh en fermant sa frontière avec l’Arménie pendant deux décennies. L’axe turco-azéri – dénommé « une nation, deux Etats » - date de son attaque sur l’Arménie pendant le génocide. Cent ans n’ont rien changé. La Turquie reste une inconditionnelle des liens de sang turcique.

Dans l’ancienne province arménienne du Nakhitchevan – qui fait partie aujourd’hui de l’Azerbaïdjan et a été vidé de ses Arméniens - la Turquie, l’Azerbaïdjan, le Kazakhstan et le Kirghizstan ont récemment signé un traité créant le Conseil de Coopération des États de langue turcique (Cooperation Council of Turkic Speaking States).

Que ce soit bien clair. Seul le contrôle soviétique du Caucase et de l’Asie Centrale des années 1920 à 1991 et la dominance russe et chinoise depuis lors, ont contrecarré les buts pan-turciques de la Turquie.

Pendant plusieurs décennies, bien sûr, la Russie et la Chine ont possédé des armes nucléaires. La Turquie n’en a pas. Imaginez ce qu’une Turquie génocidaire et arrogante aurait commis jusqu’à ce jour, si elle avait possédé des armes nucléaires. La Turquie pourrait toujours, malheureusement, acquérir des armes nucléaires ou d’autres armes de destruction massive.

Les buts impériaux et dangereux de la Turquie incluent aussi le « néo-ottomanisme ».

Le néo-ottomanisme

La Turquie se considère comme le leader non seulement de ses anciennes colonies au Moyen-Orient et des Balkans, mais également du monde musulman dans son entier. La Turquie investit fortement dans ces régions.

Son Ministère de l’Éducation nationale a récemment publié un contenu multimédia qui montre l’Arménie, Chypre et des régions de la Bulgarie, de la Géorgie, de la Grèce, de l’Irak et de la Syrie comme faisant partie de la Turquie. La Turquie a prétendu que c’était juste une erreur.

« Vous êtes les petits-enfants des Ottomans. Ce sont les Ottomans qui feront de nouveau trembler le monde. Si les Ottomans ne reviennent pas, les incroyants ne seront jamais mis à genoux. » Un ecclésiastique turc a tonné ces mots lors d’un rassemblement turc délirant en Belgique, il y a deux décennies.

Dans le public, se trouvaient ses admirateurs : Necmettin Erbakan, qui allait devenir le Premier ministre de la Turquie, et les protégés de ce dernier, l’actuel Premier ministre et le président de la Turquie, Recep Tayyip Erdoğan et Abdullah Gül.

Loin de renoncer à son passé ottoman sanglant, de tels exemples illustrent le fait que la Turquie l’adopte et veut le recréer. Par conséquent, ses menaces contre l’Arménie ne doivent jamais être prises à la légère.

Les menaces turques

Pendant la guerre de l’Artsakh/Karabagh, le président turc Turgut ÖZal a menacé l’Arménie à plusieurs reprises. Les Arméniens, a-t-il averti, « n'ont pas tiré les leçons » de la Première Guerre mondiale, c’est-à-dire le génocide.

Selon Leonidas Chrysanthopoulos, l’ancien ambassadeur grec en Arménie, des sources du renseignement américain et français confirment que la Turquie avait été sur le point d’envahir l'Arménie en 1993. Ruslan Khasbulatov, un Tchétchène qui était le président du Soviet suprême russe et un adversaire du président russe Eltsine, avait secrètement donné le feu vert à la Turquie pour envahir l’Arménie s’il renversait Eltsine. Heureusement, Eltsine a échappé à ce sort.

S’il n’y avait pas eu d’alliance arméno-russe, au cours des deux dernières décennies, la Turquie et l’Azerbaïdjan auraient conjointement attaqué l’Arménie, et les conséquences auraient été catastrophiques.

Malgré l’attitude hostile de la Turquie, certains Arméniens ont été victimes de l’avalanche constante de la propagande affirmant que la Turquie « réforme ».

Les non-réformes turques

Certains croient même que la reconnaissance du génocide arménien équivaudrait au fait que la Turquie a « réformé ». C’est absurde et c’est une grave une erreur.

Une reconnaissance, qui serait presque certainement incomplète, pas sincère, ou réversible, pourrait psychologiquement désarmer des Arméniens et leur faire baisser la garde. Par conséquent, en ne reconnaissant pas le génocide, la Turquie rend inconsciemment un service aux Arméniens.

Le bilan actuel de la Turquie est celui de la répression, suivi d’une violence de masse, entrecoupé de prétendues « réformes. »

Au 19e siècle, les massacres à grande échelle des Arméniens, particulièrement ceux des années 1890, ont suivi les « réformes » ottomanes, comme le Tanzimat (décrets anti-discrimination). La révolution des « réformes » des Jeunes-Turcs en 1908 - acclamée au début par les Arméniens, les Grecs et d’autres groupes nationaux - a été suivie par les massacres d’Adana en 1909, l’extermination de 1915-23 et les attaques génocidaires lancées sur l’Arménie russe et la République d’Arménie.

Puis la nouvelle Turquie « réformée, moderne » est apparue en 1923. Elle a confisqué les biens arméniens, détruit les églises arméniennes et turquifié les noms des villes et des villages arméniens. En 1943, la Turquie a sorti son programme vicieux d’impôt sur le capital, visant les Arméniens, les Grecs et les Juifs.

Plus tard, il y a eu les émeutes dévastatrices à Istanbul en 1955. Avons-nous mentionné le massacre par la Turquie des civils chypriotes grecs et l’occupation en cours de Chypre du nord ? Les escadrons de la mort et les chambres de torture ? La répression, la déportation et les massacres de Kurdes et d’autres minorités, ainsi que l’emprisonnement de dissidents et de journalistes ?

Et pendant ce temps-là, on nous dit que la Turquie est en train de « réformer ».

Le syndrome turc

Outre la politique de la Turquie, ses dirigeants politiques présentent un danger en raison de ce que l’on peut qualifier de Syndrome turc de la Personnalité Politique.

Ce syndrome s’affiche totalement aujourd’hui dans les menaces constantes de la Turquie « moderne », la fanfaronnade, la belligérance, le narcissisme malfaisant, l’hypocrisie, l’extorsion, le despotisme, la cruauté, la grossièreté, les mensonges, les promesses non tenues et, bien sûr, l’utilisation de la violence. Il ne nous vient pas à l’esprit ne serait-ce qu’une seule qualité politique turque positive.

Les innombrables victimes de la violence turque au cours des siècles sont la preuve de l’état d’esprit dérangé des dirigeants turcs.

Il y a peu de signes indiquant que la politique de la Turquie envers les Arméniens ou le trouble de ses dirigeants changeront. De fait, ils peuvent devenir plus menaçants.

Et pourtant, les Arméniens espèrent toujours que la Turquie changera. Comment leur faire prendre conscience que la menace turque est là pour durer ?

L’éducation

Naturellement, les jeunes deviendront les adultes qui dirigeront les affaires politiques, économiques, culturelles et militaires de l’Arménie. Ils doivent être équipés intellectuellement et psychologiquement pour traiter avec la Turquie.

Dès leur jeune âge, les étudiants arméniens doivent étudier, mais pas dans des écoles turques, l’histoire turque, la géopolitique et la langue et leur application aux relations arméno-turques actuelles.

La personnalité politique turque, ainsi que ses tendances violentes et trompeuses, doivent être disséquées et comprises.

Ce n’est pas facile, pour deux raisons. Tout d’abord, les Arméniens sont bombardés de propagande pro-turque et de propagande « de réconciliation » provenant du monde entier et même de certains Arméniens. Deuxièmement, nous, les Arméniens, ne ressemblons pas aux Turcs et nous avons souvent des difficultés à comprendre leur culture politique.

En fin de compte, les futures générations d’Arméniens devront choisir qui croire. Est-ce que ce sera la prétendue Turquie « réformée, moderne » ? Les médias internationaux qui lèchent les bottes de la Turquie ? Les pays qui ont historiquement trahi l'Arménie ?

Ou bien, est-ce que les Arméniens tireront les leçons du passé et de la sagesse durement gagnée de leurs ancêtres ?

Leur décision pourrait déterminer si l’Arménie vit ou meurt.

David Boyajian est journaliste indépendant. Un grand nombre de ses articles est archivé sur le site Armeniapedia.org

©Traduction de l’anglais C.Gardon pour le Collectif VAN – 13 août 2012 – 12:00 - www.collectifvan.org